Marie-Pleine-de-Grâce

Vendredi 3 octobre 2008

Sur son blog Les tribulations d'une caissière, Miss Pas Touche a lancé un concours dont voici le thème :

Imaginez que les supermarchés soient une invention aussi vieille que votre imagination vous guide (époque au choix : au temps des dinosaures, des chevaliers ou de l'an 3000...) et décrivez le quotidien d'une caissière.


J'ai remporté la 5e place. Merci mille fois Miss Pas Touche de nous avoir proposé ce jeu. C'était une idée très sympa et généreuse.
Et pour découvrir les nouvelles des autres gagnants, c'est ici !



Le Nazar’ Marketh
 

 

Mon ventre me pèse. Le bébé ne devrait pas tarder. Joseph voudrait partir ce soir, juste après la fermeture du magasin. Mais les clients sont encore si nombreux que je ne vois pas le bout de la journée.

 

Depuis que Monsieur Kharoufh a eu l’idée de créer le Nazar’ Marketh, le magasin ne désemplit pas. Au début certains commerçants avaient crié à la mort du petit commerce. « Comment voulez-vous qu’un seul magasin puisse rassembler tous les étals de viandes, de fruits, de légumes et d’artisanat sous un même toit ? Et nous, qu’est-ce qu’on va devenir ? » Mais monsieur Kharoufh a su les convaincre :

 

-  Croyez-moi, ça fonctionnera comme un marché traditionnel, mais en mieux. Ce sera un genre de Super Marché. Vous ne serez plus obligés de passer toute la journée bloqués devant vos étals pour vendre vos produits. Je m’occuperai de la vente pendant que vous, vous poursuivrez vos récoltes. Vous verrez, tout le monde y gagnera.

 

Il y eut quelques protestations pour la forme, mais finalement, suffisamment de fermiers et d’artisans finirent par y trouver leur intérêt.

 

Depuis, le Nazar’ Marketh est devenu le lieu incontournable du tout Nazareth. Les gens accourent de toute la région. Même les soldats romains s’y pressent.

 

La grande innovation, c’est que les clients paient tout en une seule fois à la sortie. C’est moi qui tiens les cordons de la bourse. Ils essaient souvent de marchander, mais je suis intraitable. Je surveille leurs achats pour m’assurer qu’il n’y ait aucun vol. Et je leur fais tout sortir de leurs poches. Je suis d’une honnêteté scrupuleuse. Jamais une erreur dans mes comptes. C’est bien pour ça qu’on m’a choisie pour tenir ce poste. Monsieur Kharoufh me le dit souvent d’ailleurs :

 

-  Marie, vous êtes parfaite. Un jour, vous irez au ciel, c’est sûr.

 

Ca je ne sais pas. En attendant je vois défiler les clients. L’entrée et la sortie se font devant mon comptoir. Je leur rappelle qu’ils doivent se servir exclusivement des paniers en osier tressés placés à leur disposition pour faire leur course. Je finis par tous les connaître par leur nom, mes clients, et nous en profitons pour discuter. 

 

-         Bonjour monsieur Pilate, comment allez-vous ? Ah vous avez emmené votre petit Ponce aujourd’hui. Oui mon cœur, le puits à eau c’est par là.

 

Il est charmant ce petit Ponce Pilate mais c’est étrange cette manie de toujours vouloir se laver les mains. A son âge ! Il aurait des TOC que ça ne m’étonnerait pas. Je me demande ce que ça va donner en grandissant.

 

J’aime bien accueillir les clients. Je les renseigne comme je peux et je guide les petits nouveaux un peu perdus qui n’ont pas l’habitude de se servir tout seul.

 

-  Oui madame, allez remplir votre amphore au Puit-Automatique. Pour l’huile d’olive, vous trouverez des amphores pré-remplies. Sinon, c’est à la pompe. Demandez à l’employé libre service.

 

J’aime bien l’ambiance du Nazar’ Marketh. Les clientes profitent de leur course pour retrouver leurs amies et se raconter les derniers potins. Certains hommes viennent même simplement pour montrer qu’ils ont les moyens d’aller au Nazar’ Marketh. C’est devenu un lieu mondain. Pour rendre l'endroit plus convivial, monsieur Kharoufh a eu l’idée d’organiser des semaines à thèmes. En ce moment, c’est l’ambiance « Holopherne », le général assyrien décapité par Judith, avec promotions spéciales sur les têtes de chèvres. Il a même engagé des musiciens pour annoncer les offres exceptionnelles de la journée en chansons.

 

Parfois, il y a quelques incidents. L’autre jour, un client a voulu cacher des olives sous sa tunique. Le petit Judas l’a repéré tout de suite. C’est fou comme il a l’œil cet enfant. Il est adorable mais je me demande parfois s’il ne serait pas prêt à vendre père et mère pour faire son intéressant.
 

En tout cas M. Hur, notre gardien, a tout de suite réagi. Il a rattrapé le voleur avant qu’il ne franchisse les portes du magasin et l’a ramené à l’intérieur en le portant coincé sous l’une de ses aisselles.

Il est très fort M. Hur. C’est un ancien gladiateur à la retraite. Il s’est reconverti dans le gardiennage mais il est en train de monter son entreprise de livraison par char. Je crois qu’il voudrait bien que son fils, le petit Ben, prenne la relève.

En attendant, le voleur sera condamné au pilori. On ne plaisante pas avec le vol au Nazar’ Marketh.

 

Quand je ne connais pas le prix d’un produit ou que j’ai besoin de faire appeler quelqu’un, je souffle dans une trompette. Monsieur Kharoufh dit qu’il la tient d’un de ses ancêtres qui vivait à Jéricho. Je ne suis pas sûre que ce soit l’exacte vérité. Quoiqu’il en soit, à chaque fois que je souffle dedans, les vendeurs en libre service arrivent sur le champ.

 

Enfin, le dernier client s’en va. Je fais le compte de ma bourse et je confie le tout à Monsieur Piksouh, le comptable. Ensuite je nettoie le sol à grandes eaux.

Je retire ma tunique bleue et blanche, aux couleurs du Nazar’ Marketh. C’est monsieur Kharoufh qui a eu l’idée d’un uniforme. « Ca fait plus sérieux et ça donne beaucoup de chic. »

 

Joseph vient me chercher avec notre âne. Nous partons ce soir pour Bethléem. J’ai hâte d’y être. J’ai l’impression que mon petit Jésus ne va pas tarder. Je l’aime déjà tant cet enfant. Je sens qu’il va faire des miracles.

 

M. Hur est adorable. Comme cadeau de départ, il a fabriqué un mobile vraiment original en forme de croix pour le petit. Quelque chose me dit qu’il va adorer.  

 

Monsieur Kharoufh me souhaite bon voyage. Et moi bonnes chances dans les affaires.

-  Ah me dit-il, les temps sont durs, il faut avoir le sens du commerce. Heureusement, il n’est pas encore venu le temps où l’on pourra changer l’eau en vin. Les clients sont obligés de venir faire leurs courses chez nous. Croyez-moi Marie, les super marchés, c’est ça l’avenir. Dans 2000 ans, on entendra encore parler du nom de Kahroufh !



 

Par Marie Poppins
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