Marie-Aux Eclats d'Etoile

Lundi 1 septembre 2008

 

Il était une fois une petite fée fraîchement émoulue de l’Université de Magie Elfique. A la recherche de son premier emploi, elle s’était inscrite à l’AFECARABOS (l’Agence Féérique pour l’Emploi des Créatures ’Achement douées en magie, Responsables, Altruistes, désireuses de Bosser et d’Offrir leurs Services).

 

Tout en suçotant un bonbon à l’ail, l’hôtesse d’accueil l’avait tout de suite mise au parfum : « Faut pas vous faire d’illusions, mon pauvre chou. Plus personne ne croit aux créatures magiques. Il n’y a que les revenants, les zombies et les vampires qui s’en sortent dans l’histoire. Et encore, c’est pour faire de la figuration dans des films de série B. Chez nous aussi, c’est la criiiiise », dit-elle avec un petit claquement de langue.

 

Sa mâchoire était la seule partie mobile de son anatomie couleur gris poussière. Le reste de son corps était recouvert de toiles d’araignées qui la rattachaient à son bureau. Elle devait être assise là depuis des siècles et des siècles.

 

Au bureau d’à côté, un gnome des bois invectivait la conseillère de l’AFECARABOS qui lui avait été assignée :

 

- On a rasé ma forêt. Je veux retrouver du travail ! 

- Vous êtes des milliers dans le même cas, mon pauvre monsieur. J’aurais bien une place de nain de jardin chez une certaine Poulain, Amélie…

- Trouvez-moi un poste à ma mesure ! cria-t-il en sautillant sur la pointe des pieds.

 

De là où elle était, la conseillère devait juste apercevoir le sommet de son chapeau rouge s’agiter de façon sporadique.

 

La petite fée se retourna vers son hôtesse poussiéreuse. Une araignée lui descendait d’un sourcil.

-         Ecoutez, je suis vraiment motivée et ‘Achement douée en magie. J’ai vraiment envie de travailler.

 

Tout en lui soufflant sous le nez les délicieux effluves de son bonbon à l’ail, l’hôtesse la regarda par-dessus ses lunettes et lui répéta :

- C’est la criiiise.

 

« Arrrrggggggg ! Sécurité ! Sécurité ! ». Le gnome des bois avait mordu la main de sa conseillère qui hurlait à plein poumons. Des trolls imposants accoururent. L’agitation était à son comble. Sauf pour l’hôtesse d’accueil qui n’en perdit pas une toile d’araignée. Visiblement, elle en avait vu d’autres. Elle semblait sur le point de rouvrir la bouche mais la petite fée la devança :

-  Non, ne me dites rien. C’est la criiiiise ? 

 

Le vague à l’âme, la jeune fée sortit et s’en alla méditer au hasard des rues. A quoi bon toutes ces études si elle devait, elle aussi, grossir le rang des FEESTIF, les Fées Sans Travail Intéressant Fixe ?

« Je pourrais peut-être trouver un emploi de gouvernante, comme ma cousine Marie Poppins », songea-t-elle. Elle en était là de ses réflexions lorsqu’elle tomba sur une affichette accrochée sur un mur :

 

« Vous cherchez un métier d’avenir,

Fait de rencontres intéressantes,

De journées gratifiantes

Avec une rémunération au centuple ?

Devenez Agent du Bonheur »

 

La petite fée n’en cru pas ses yeux. D’un coup de baguette magique, elle se rendit aussitôt à l’adresse indiquée. Une fée marraine l’y accueillit tout sourire :

 

-   Votre mission, si vous l’acceptez, consiste à distribuer amour, tendresse et bonheur partout où vous irez. Ca vous semble être dans vos cordes ?

-   Ouiiii, ouiii, ouiii, je suis née pour ça !

 

La fée marraine lui remit son badge rose d’agent du bonheur et lui souhaita bonne chance avec un clin d’œil.

 

Les ailes frémissantes, la petite fée virevolta dans le ciel à la recherche d’une âme en peine à rendre heureuse, d’une journée à égayer, d’une Bonne Action à offrir. Son attention fut bientôt attirée par des grognements qui semblaient provenir d’une énorme bouteille en verre.

 

- Comme je suis malheureuse, comme la vie est injuste. Si seulement j’avais une maison à moi, ma vie serait différente. Ah vraiment, je ne mérite pas de vivre dans une bouteille.

 

Une petite vieille était enfermée dans la bouteille et ronchonnait tant qu’elle pouvait.

 

« Comme  elle doit être malheureuse ainsi cloîtrée à tourner en rond chaque jour que Dieu fait. C’est décidé, elle sera ma première cliente ! »

 

La petite fée fit faire trois tours à sa baguette magique, prononça quelques étranges paroles et s’en fut, le rouge aux joues et le sourire épanoui de celle qui se réjouit d’un bonheur à venir.

 

Le lendemain, la petite vieille se réveilla dans une charmante maison de pierres blanches. Un rosier courrait le long du mur ; un chat ronronnait à ses pieds et du bois brûlait dans la cheminée.

 

La petite fée, quant à elle, poursuivit sa carrière débutante d’agent du bonheur. Elle était débordée. Il y avait tant d’amour à distribuer partout dans le monde : des fleurs à l’épouse délaissée ; quelques mots tendres aux esseulés ; un verre d’eau au déshydraté. Parfois, un sourire radieux suffisait à illuminer toute une rame de métro à l’heure de pointe.

La fée marraine n’avait pas menti, ce métier rapportait au centuple.

 

Un an s’était déjà écoulé lorsque la fée revint à passer non loin de la maison de la petite vieille. Elle ne l’avait pas oublié, sa protégée. Toute attendrie, elle l’imaginait assise au coin du feu, le chat sur les genoux ; ses vieilles mains ridées tricotant une écharpe pour l’hiver.

 

Ce fut d’abord sa voix éraillée qu’elle reconnut :

 

- Satané de chat qui perd ses poils et fait ses griffes sur le canapé ! Sans parler de ce fichu rosier plein d’épines et de cette cheminée encrassée. J’ai voulu faire venir un ramoneur de la société Marie Poppins & Cie mais il y a des semaines d’attente ! Ah comme je suis malheureuse. Si seulement j’avais des domestiques, si je vivais dans une vraie maison et pas dans cette ridicule chaumière délabrée…

 

La fée s’empourpra. D’embarras cette fois-ci. Evidemment, comment avait-elle pu ne pas y penser. La petite vieille n’était plus toute jeune. Elle avait besoin de confort, surtout après tant d’années passées dans une bouteille.

 

Elle fit faire trois tours à sa baguette, prononça quelques mots et s’en alla rejoindre les étoiles, un sourire en coin.

 

Le lendemain, la petite vieille se réveilla dans une belle maison de maître avec 2 étages, un grand escalier, une grille en fer forgée et une bonne à tout faire.

 

La fée poursuivit son métier d’agent du bonheur avec passion. Elle distribuait de l’amour tant qu’elle pouvait, réparait les cœurs brisés, éteignait les incendies de colère, épongeait les inondations de pleurs, apaisait les tremblements de nerfs.

 

Elle apprit aussi que tous les vœux n’étaient pas bons à exaucer. Ainsi, sa voisine, abandonnée par son mari, l’avait suppliée de le faire revenir. Ni une ni deux, la petite fée le ramena à ses pieds. 10 jours plus tard, la voisine la rappela :

- Renvoie-le d’où il vient, j’avais oublié à quel point il était insupportable.  

 

Un jour, elle se souvint de sa petite vieille. « Comme elle doit être heureuse dans sa nouvelle maison avec sa petite bonne pour l’aider. J’irais bien la revoir. » Elle s’envola et se posa avec douceur sur le rebord d’une fenêtre entrouverte :

 

Quelle incapable cette domestique, » vociférait la petite vieille. « Elle n’arrive même pas à cirer correctement le parquet. Et puis, habiter Paumé-Land, à gauche derrière la déchetterie, quelle infamie pour une personne de ma qualité. Ah si seulement je pouvais vivre dans un manoir comme celui que j’ai vu dans mon dernier numéro de Elle Décoration. 

 

Cette fois-ci, la petite fée en perdit ses couleurs. Mais c’est bien sûr ! Qui aimerait vivre à Paumé-Land, à gauche derrière la déchetterie ? Que n’y avait-elle donc pensé plus tôt ! Bien embêtée mais soulagée d’avoir enfin trouvé ce qui clochait, elle refit faire trois tours à sa baguette magique, prononça quelques mots et s’en fut silencieusement narrer ses aventures à ses amies les étoiles.

 

Le lendemain, la petite vieille se réveilla dans un joli manoir entouré d’un magnifique parc avec un lac, des cygnes, une gouvernante et 6 domestiques.

 

La petite fée poursuivit son chemin. Elle tomba sur des cas difficiles et décida de suivre une formation continue. Un petit air entraînant dans la tête, elle se rendit au salon ABAA (le salon des Agents du Bonheur Adorant Aider). Elle y fit de merveilleuses rencontres. Et d’autres plus inattendues.  

 Elle se rendit d’abord sur le stand de Madame Condescendance, la présidente du Club des Dames Patronnesses, qui lui expliqua, avec un sourire pincé :

« Oui, nous aidons les pauvres. Mais attention, il faut qu’ils aient un comportement convenable. »

-Ah, fit la petite fée qui profita d’un mouvement de foule pour s’échapper.

 



Elle arriva au stand de Madame Je-Sais-Tout. Les yeux clos et la main posée sur son troisième œil, elle ne semblait pas avoir remarqué la petite fée. Mais d’un coup, elle rouvrit grand les yeux et la fixa avec insistance : « Toi, tu as de gros problèmes, mmh, tellement gros que je ne peux pas t’en parler, trop de douleurs, de souffrances »

-          Moi, vous êtes sûre ?

-         Moui, je sais, je vois en toi. Je peux t’aider, mais ça sera dur, le chemin sera long. Reste-là te dis-je.

-         La petite fée s’éloignait discrètement.

-         Je sais pourquoi tu prends la fuite. Tu ne peux rien me cacher, petite chose !

 

La petite fée s’était enfuie jusqu’au stand suivant. Mesdames Après-Tout-Ce-Que-J’ai-Fait-Pour-Toi et ses cousines, Rita C’est-Comme-Ca-Que-Tu-Me-Remercies, Manie-Pulator et Fla-Terries, entamèrent aussitôt la conversation :

-         Vous êtes la fée la plus charmante que j’ai jamais vue, lui soufflait madame Fla-Terries

-         Oui, oui, c’est ça, dit la fée en prenant ses jambes à son cou.

-         Après tout ce qu’on aurait pu faire pour vous, c’est comme ça que vous nous remerciez ?crièrent les autres en chœur.

 

Elle arriva enfin au dernier stand, tenu par les Samaritaines-À-Gros-Sabots.

-         Ah notre petite fée. Vous faites bien de venir ici. Ca n’a pas l’air d’aller.

-         Pourquoi me dites-vous  ça ?

-         Eh bien, quand on voit vos deux ailes maigrichonnes dans le dos…

-         Qu’est-ce qu’elles ont mes deux ailes ? Je les trouve très bien moi.

Petit regard entendu entre les Samaritaines

-         Oui, bien sûr. Ne prenez pas la mouche. Mais c’est vrai qu’avec des petites ailes pareilles ça ne doit pas être facile tous les jours. Je dis ça pour vous, vous savez.

-         Mais enfin, je n’ai aucun problème avec mes ailes. Lâchez-moi le slip !

-         Une telle réaction d’agressivité est bien symptomatique de quelqu’un qui souffre de problèmes tels que les vôtres. Mais ne vous inquiétez pas. Nous sommes là pour vous aider…

 

La petite fée prit la poudre d’escampette. Elle se dit que pour être agent du bonheur, mieux valait être bien certain de ses intentions et se poser de bonnes questions. Parce qu’on peut trouver des gens assez néfastes parmi ceux qui veulent faire votre bonheur à tout prix.

 

Elle se dit qu’elle avait bien mérité un peu de réconfort. Elle repensa à sa petite vieille et se dit qu’il était temps d’aller la revoir. Elle s’approcha tout doucement du manoir, le sourire aux lèvres.

 

- Ce manoir est ridiculement petit. Et dire qu’il y a des duchesses qui vivent dans de beaux châteaux avec un aréopage de domestiques qui leur obéissent au doigt et à l’œil. Dans mon manoir, j’ai trop froid l’hiver et trop chaud l’été. Comme je suis malheureuse ! Vraiment la vie est injuste.

 

 

Cette fois-ci, la fée fit une drôle de moue. Soit. Après tout, si la petite vieille avait besoin d’un château de princesse pour être heureuse, pourquoi le lui refuser ? Elle agita sa baguette magique trois fois, murmura quelques mots inaudibles et s’envola vers la Lune.

 

Notre jolie fée entama une nouvelle année tambour battant. De plus en plus de gens faisaient des vœux. A tel point qu’elle se demanda s’ils ne passaient pas leurs journées à remplir des cahiers entiers de leurs souhaits. Le Standard du Bonheur sonnait sans arrêt pour la faire venir ici et là. Elle avait tant de travail que ses petites ailes graciles n’arrivaient plus à la soutenir.

 

- Hé petite fée, tu ne connais pas la règle numéro1 du Bonheur ? Les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés, à ce qu’on dirait. Commence par prendre soin de toi !, lui conseilla un jour madame Charité-Bien-Ordonnée-Commence-Par-Soi-Même. Prends-toi des vacances, pars en thalasso. En tout cas, si tu veux donner l'exemple, commence par être heureuse toi-même.  
 

Epuisée par son année, les joues creuses et le teint pâlichon, la petite fée se dit qu’il devait y avoir du vrai là-dedans. Elle décida de prendre quelques jours de vacances loin, bien loin, dans le désert, là où seul le vent lui murmurerait au creux de l’oreille. Mais avant, elle eut envie de passer voir sa petite vieille. Sa petite visite annuelle s’apparentait presque à un pèlerinage.

A peine franchies les grilles du château, elle entendit :

 

-Un misérable château de pierres dans un coin isolé. Pas une dorure, pas de grand bal comme au château de la reine. Ah si seulement je pouvais avoir un palais aussi beau que le sien. Son carrosse est d’or, ses coiffures sont parsemés de pierres précieuses, son château brille d’or et d’argent. Oui je mérite tellement mieux que cette vie reculée !

 

La petite fée fronça les sourcils, tapota des doigts. Elle hésita. Puis elle refit faire trois petits tours à sa baguette magique et y ajouta un mot doux.

Le lendemain, la petite vieille se réveilla dans un palais encore plus beau que celui de la reine.

 

Les vacances de la petite fée se déroulèrent à merveille. Qu’il était agréable de prendre soin de soi et de n’avoir à s’occuper que de son propre bonheur ! Lorsqu’elle revint, elle était si heureuse, si détendue, si pleine de joie et d’amour qu’il lui suffisait parfois d’apparaître, rayonnante de bonheur, pour que les gens n’aient même plus besoin de faire appel à ses services. Ils choisissaient tout simplement d’être heureux.

Elle continuait d’exaucer les souhaits ; du moins, ceux qui lui semblaient les plus justes. Au bout d’un an de cette vie bien remplie, vint le jour de son pèlerinage annuel auprès de la petite vieille. A nouveau, ce fut sa voix éraillée d’avoir trop ronchonné qu’elle reconnut en premier.

 

- Je suis la reine d’un pays ridiculement petit avec Paumé-Land comme horizon le plus lointain. Ah si seulement j’étais la reine du monde, dans un palais tout en or qui suffirait à éclairer la terre à lui seul. Le Soleil me nargue tous les jours. Comment supporter cette infamie ?

 

La petite fée grimaça. Il faut dire qu’on ne lui avait encore jamais fait le coup du maître du monde qui prend ombrage de l’éclat du soleil. Elle réfléchit quelques instants, partagée. Eh oui, on a beau être une fée du bonheur, on en est pas moins un être humain, sensible aux murmures des petits démons de la taquinerie qui viennent vous souffler des idées farfelues à l’oreille.

Et puis son bon cœur et son envie de faire plaisir l’emportèrent. Puisque la petite vieille aimait tant râler, plus que toute autre chose sur cette Terre, autant lui donner les meilleures raisons du monde. Trois tours de baguette suffirent.

 

Le lendemain, la petite vieille se réveilla dans sa bouteille.

 


Proverbe du jour
 : Avec des si, on mettrait les petites vieilles qui ronchonnent en bouteille (et non les vieux déshydratés qui eux préfèrent la boire)

 

Ce texte est (très) librement  inspiré d’un conte du même nom que j’ai découvert lorsque j’étais enfant. Il a été revu et corrigé à la sauce Marie Poppins. J’ignore le nom de l’auteur du conte initial mais je ne peux que vous en recommander la lecture.

 

Et la gagnante est…

(Roulements de tambour)

(Re-roulements de tambour)

(Suspense insoutenable)

 

La petite vieille qui ronchonne dans sa bouteille !

 

Le Grand Trophée du PQ d’or 

Lui est remis à l’unanimité avec mention spéciale du jury

Pour son entêtement à toujours voir le pire dans le meilleur

Son indéniable talent de ressassement qu’aucune

Barbie geignarde de la Terre ne pourra jamais égaler

Son égocentrisme le plus absolu

Son absence totale et assumée de gratitude

Sa méchanceté journalière

Et j’en passe

 

Merci à FlorenceDominique, Hadda et Tristan pour vos précieux témoignages. Vos PQ d’or sont plus qu’honorables mais vous avez su les prendre avec le sourire. Vous recevrez donc un PQ d’or à bonne bouille, triple épaisseur et tout rose (le papier toilette de l’amour en quelque sorte).

Pour tous les autres, votre PQ d’or (tout aussi beau, délicat, parfumé et virtuel) vous arrivera dès que vous en ferez la demande à la bonne fée.

 


Par Marie Poppins
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Dimanche 10 août 2008

 

Un peu plus bas dans ma rue, il y a une librairie. On la voit à peine. On dit que seuls ceux qui la cherchent vraiment peuvent la trouver. C’est sûrement vrai, parce que ça fait 10 ans que j’habite à cette adresse et je ne l’avais jamais remarquée.

 

D’après la rumeur, la libraire qui la tient serait capable de deviner en quelques secondes quel livre correspond à chaque visiteur. « C’est vrai », a confirmé ma voisine, danseuse au Crazy Horse, avec un sourire épanoui. « C’est son ouvrage sur les petits rats de l’Opéra qui m’a fait comprendre que, huissier de justice, ce n’était plus fait pour moi. »

 

Moi aussi j’aimerais bien connaître ma destinée. Parce que j’ai bien pensé à « richissime vacancière sur son île ensoleillée » ou « artiste peintre ultra connue avec succès clé en main », mais étrangement, ça n’a jamais marché. Et pour être honnête, mes 2 heures 30 de trajet quotidien direction Paumé-Land pour répondre à des clients mécontents contre un salaire de misère, ce n’est pas précisément le genre de vie que j’avais imaginé dans mes rêves les plus fous.

 

Alors un jour, toute tremblante, j’y suis allée. J’ai poussé la porte de sa boutique comme d’autres pousseraient les battants de la salle du Jugement dernier. Elle m’attendait, là, derrière son comptoir. Elle m’a fixée quelques instants sans rien dire, s’est levée, a attrapé un livre sur les étagères et me l’a tendu.

 

Le titre s’affichait en gros caractères : « Tout savoir sur les hémorroïdes. » J’ai dégluti avec peine. « C’est parce que je suis faite pour me faire entuber à vie ? »

Elle a glissé une mèche folle derrière son oreille, a lissé sa jupe à fleurs et, avec un tendre sourire, m’a glissé d’une voix douce : « Que voulez-vous, les voies du Seigneur sont impénétrables. Elles. »

 

Aaaaaaaaaaaarg ! Je me réveille en sueur. 3 heures du matin. L’heure des angoisses nocturnes paraît-il. Parfois j’aimerais que mon inconscient ait un humour un peu moins scatologique. Que je puisse au moins faire des rêves aux répliques délicates et raffinées racontables en soirée.

 

Je reprends ma respiration. Oui, j’appréhende cette visite. J’appréhende de recevoir une réponse – ou pas – à l’éternelle question qui a hanté ma scolarité « Mais qu’est-ce que je vais faire plus tard ? » ; et qui s’est transformée au fil des ans en un non moins effrayant : « Mais qu’est-ce que je fais maintenant ? (et pendant les 40 prochaines années) ».

 

Je ressemble à ces chevaux de labour qui ont besoin d’œillères pour avancer tout droit et ne pas se laisser distraire de leur chemin. Faute de connaître la route à suivre, je galope dans tous les sens ou tourne en rond sur un champ en jachère.

 

J’ai toujours eu cette petite paresse de l’âme, cet oubli de soi, cet abandon dans l’amour et l’amitié où les priorités de l’autre deviennent si flagrantes et les miennes, si dérisoires.

 

Après tant d’années à jouer les abusées consentantes, amoureuse du confortable sentiment que procure l’union ; tant d’années entrecoupées de régulières rébellions pour retrouver mon chemin ; tant d’années où j’ai cherché dans l’amour et l’amitié ce que je n’osais accomplir par moi-même dans la vie ; tant d’années de gâchis à ne pas savoir où aller, à laisser cette énergie partir à vau-l’eau faute d’un exutoire dans laquelle la dépenser ; après tant d’années, je trouve enfin le chemin de ma mystérieuse libraire intuitive; celle qui me délivrera le sens de ma vie, mon chemin, ma raison d’être. Les clés pour devenir actrice de ma vie.

 

Plus émue que jamais, j’ouvre la porte de la boutique. Une petite clochette se met à carillonner. Elle a les yeux rieurs, ma libraire de la Destinée, et porte la même jupe à fleurs que dans mon rêve. Elle me fait signe d’avancer sans me quitter du regard.

 

Puis elle me tend un carnet. Sans titre. Je l’ouvre et découvre un épais cahier d’écolier avec des pages à grands carreaux et d’autres blanches comme la Lune.

Des pensées défilent à toute allure dans mon esprit. « Je dois retourner à l’école ? ». « Je n’ai pas d’avenir ?» « Mes parents ont oublié de m’inscrire au registre universel des destinées quand j’étais petite ? ». « Qu’est-ce qu’elle cherche à me dire : désolée, j’ai une panne. C’est la première fois que ça m’arrive, mais vraiment, toi, non, tu ne m’inspires pas » ?

 

Je relève la tête, incrédule, les larmes aux bords des yeux et les intestins prêts à prendre la fuite par la première sortie disponible.

 

Alors elle reprend le cahier pour y griffonner quelque chose. Elle me le rend avec, en prime, un incroyable stylo 30 couleurs. Je paye, je bafouille un vague merci à peine audible et je ressors. Je remonte la rue, un peu bancale sur mes deux jambes.

 

Et j’ouvre le cahier. Sur la page de garde, elle avait écrit : « A toi d’écrire ta vie. Personne ne le fera aussi bien que toi. Je crois en toi. »

 

Une fois rentrée à la maison, je me suis assise. Je ne savais trop que penser. Ca faisait si longtemps que j’attendais qu’on me montre le chemin et je me retrouve à la case départ.

Alors je suis restée là, plusieurs heures. J’ai fermé les yeux et j’ai attendu. J’ai fait le vide dans mon esprit et j’ai dit adieu à tous ces petits commentaires dont on avait parsemé mon chemin : « Mais qu’est-ce que tu crois ? », « Ce n’est pas fait pour toi », « Pfff, toi réussir un truc pareil ? », « On ne peut pas en vivre ». Je me suis dit que je n’avais pas grand-chose à perdre. Au pire, j’y gagnais un stylo 30 couleurs, du jamais vu dans les cours de récré. De quoi faire bisquer d’envie tous les écoliers de la Terre.

 

J’ai cliqué sur le bleu et j’ai dessiné une mer déchaînée. Je suis passée au rose et j’ai ajouté un grand soleil. J’ai tenté l’orange et j’ai écris des mots tendres. En vert, j’ai raconté ma journée. En gris, mes petits soucis. En violet, mes plus beaux secrets. J’ai essayé toutes les pages, toutes les couleurs. Jusqu’à ne plus réfléchir et recréer le monde à mes couleurs, au fil de mes envies. Le monde comme j’ai toujours souhaité le vivre. Depuis, mes journées prennent les couleurs de l’arc-en-ciel, de mes envies et bien plus encore.

 

Aujourd’hui, petit à petit, j’écris le livre de ma vie.

 

 

Merci à Aurore, aussi drôle que charmante, pour son idée de libraire intuitive

A Florence, qui sait créer des cahiers personnalisés à l’image de chacun, le « cahier de ta vie »

A Marie-Lore, la fée du bonheur, pour ses carnets magiques, sa clairvoyance et ses précieux conseils

Par Marie Poppins
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Marie Poppins

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