A peine entrée dans la salle de réunion, j’ai senti quelque chose qui clochait. Il était différent. Mon allié de toujours, qui peut encaisser sans broncher même lorsque la pression se fait plus forte, les réunions plus longues et que les doutes m’assaillent. Mon fidèle compagnon, qui sait se montrer tendre et accueillant ou dur comme l’acier lorsque l’envie s’en fait sentir. Mon pilier, mon tout, mon centre. Mon point d’ancrage, toujours et à jamais.
Aujourd’hui, j’ai senti qu’il pourrait bien flancher.
Nous nous sommes tous assis dans la grande salle de réunion, attendant, emplis d’appréhension, que Monsieur Dantaface présente le bilan de fin d’année. Les chiffres sont catastrophiques. On parle de coupes sévères dans le budget. De nombreux projets sont enterrés. Des rumeurs circulent sur des licenciements.
Sans même le regarder, j’ai senti qu’il se ramassait sur lui-même, qu’il se vidait de l’intérieur. Et puis, très vite, ce gémissement, à peine audible pour un observateur distrait. Mais je le connais trop bien pour qu’aucun de ses tressaillements ne m’échappe.
Je me dis que ce n’est pas possible, il ne peut pas craquer, là comme ça, devant tout le monde. Pas lui. Même si « les temps sont durs », même si « c’est la crise » et qu’on va « tous devoir se serrer la ceinture », ainsi que l’égrène Monsieur Dantaface devant son tableau noir du malheur. Je voudrais le rassurer, qu’il sache que je prendrai toujours soin de lui, quoiqu’il arrive. Je connais les secrets qui lui font du bien et que je lui prodiguerai dans l’intimité. Mais qu’il tienne le coup, quelques instants encore.
Et puis ce cri soudain, tel un pleur d’enfant qui s’élève dans la torpeur matinale de la salle de réunion. Quelques têtes se retournent. Je pose tout doucement ma main sur lui pour l’apaiser. Le plus discrètement possible. Je ne veux pas que ça se sache, ce genre de chose devrait rester secret. Surtout en entreprise. C’est sans compter monsieur Dantaface.
- C’est qu’elle a faim, la coquine !
Monsieur Dantaface, égal à lui-même, ne peut retenir une de ces réflexions égrillardes dont il a le secret. Comme ce jour où je suis entrée dans son bureau, vêtue d’un chemisier trop court qui dévoilait un morceau de chair et un bout de string. « Hé hé, dites-moi Marie Poppins, vous êtes en chasse ? ». J’eu beau lui expliquer, rougissante et tirant sur mon chemisier que, non, pas du tout, simplement c’est la mode des pantalons tailles basses, alors forcément, vous comprenez… Mais rien n’y fit. « Ne vous fatiguez pas, ça m’amuse ces choses là, ha, ha, ha ! Prévenez-moi quand vous aurez consommé votre proie, ha, ha ! »
Les choses les plus belles et les plus naturelles devraient parfois rester secrètes. « Elle a faim la coquine ». Pourtant cette fois-ci, il semble qu’il se soit dangereusement approché de la vérité.
Oui, elle a faim la coquine. Oh oui, elle a faim. Mon geste se fait plus appuyé. A quoi bon le cacher après tout ? Je sens sa chaleur contre la paume de ma main alors qu’il continue de gémir dans le silence pesant de la salle. Et je lui parle dans ma tête. « Allez mon cœur, tiens le coup. Encore une heure, une petite heure. »
Mes collègues sont hilares. Ma voisine pouffe dans le creux de sa main alors que le cri de mes entrailles emplit la pièce. Mon centre de gravité, mes tripes, mon ventre, ma base, mon soutien de toujours continue de gargouiller dans une mélopée déchirante. Je cherche un sucre, un bonbon dans mon sac, en vain.
C’est perdu dans une foule moqueuse qu’on se sent parfois le plus seul.
Il est 11h28. Mon estomac crie famine. La réunion vient tout juste de commencer. Je sens que la prochaine heure sera longue.
Allô-Marie-j'écoute ?