Un peu plus bas dans ma rue, il y a une librairie. On la voit à peine. On dit que seuls ceux qui la cherchent vraiment peuvent la trouver. C’est sûrement vrai, parce que ça fait 10 ans que j’habite à cette adresse et je ne l’avais jamais remarquée.
D’après la rumeur, la libraire qui la tient serait capable de deviner en quelques secondes quel livre correspond à chaque visiteur. « C’est vrai », a confirmé ma voisine, danseuse au Crazy Horse, avec un sourire épanoui. « C’est son ouvrage sur les petits rats de l’Opéra qui m’a fait comprendre que, huissier de justice, ce n’était plus fait pour moi. »
Moi aussi j’aimerais bien connaître ma destinée. Parce que j’ai bien pensé à « richissime vacancière sur son île ensoleillée » ou « artiste peintre ultra connue avec succès clé en main », mais étrangement, ça n’a jamais marché. Et pour être honnête, mes 2 heures 30 de trajet quotidien direction Paumé-Land pour répondre à des clients mécontents contre un salaire de misère, ce n’est pas précisément le genre de vie que j’avais imaginé dans mes rêves les plus fous.
Alors un jour, toute tremblante, j’y suis allée. J’ai poussé la porte de sa boutique comme d’autres pousseraient les battants de la salle du Jugement dernier. Elle m’attendait, là, derrière son comptoir. Elle m’a fixée quelques instants sans rien dire, s’est levée, a attrapé un livre sur les étagères et me l’a tendu.
Le titre s’affichait en gros caractères : « Tout savoir sur les hémorroïdes. » J’ai dégluti avec peine. « C’est parce que je suis faite pour me faire entuber à vie ? »
Elle a glissé une mèche folle derrière son oreille, a lissé sa jupe à fleurs et, avec un tendre sourire, m’a glissé d’une voix douce : « Que voulez-vous, les voies du Seigneur sont impénétrables. Elles. »
Aaaaaaaaaaaarg ! Je me réveille en sueur. 3 heures du matin. L’heure des angoisses nocturnes paraît-il. Parfois j’aimerais que mon inconscient ait un humour un peu moins scatologique. Que je puisse au moins faire des rêves aux répliques délicates et raffinées racontables en soirée.
Je reprends ma respiration. Oui, j’appréhende cette visite. J’appréhende de recevoir une réponse – ou pas – à l’éternelle question qui a hanté ma scolarité « Mais qu’est-ce que je vais faire plus tard ? » ; et qui s’est transformée au fil des ans en un non moins effrayant : « Mais qu’est-ce que je fais maintenant ? (et pendant les 40 prochaines années) ».
Je ressemble à ces chevaux de labour qui ont besoin d’œillères pour avancer tout droit et ne pas se laisser distraire de leur chemin. Faute de connaître la route à suivre, je galope dans tous les sens ou tourne en rond sur un champ en jachère.
J’ai toujours eu cette petite paresse de l’âme, cet oubli de soi, cet abandon dans l’amour et l’amitié où les priorités de l’autre deviennent si flagrantes et les miennes, si dérisoires.
Après tant d’années à jouer les abusées consentantes, amoureuse du confortable sentiment que procure l’union ; tant d’années entrecoupées de régulières rébellions pour retrouver mon chemin ; tant d’années où j’ai cherché dans l’amour et l’amitié ce que je n’osais accomplir par moi-même dans la vie ; tant d’années de gâchis à ne pas savoir où aller, à laisser cette énergie partir à vau-l’eau faute d’un exutoire dans laquelle la dépenser ; après tant d’années, je trouve enfin le chemin de ma mystérieuse libraire intuitive; celle qui me délivrera le sens de ma vie, mon chemin, ma raison d’être. Les clés pour devenir actrice de ma vie.
Plus émue que jamais, j’ouvre la porte de la boutique. Une petite clochette se met à carillonner. Elle a les yeux rieurs, ma libraire de la Destinée, et porte la même jupe à fleurs que dans mon rêve. Elle me fait signe d’avancer sans me quitter du regard.
Puis elle me tend un carnet. Sans titre. Je l’ouvre et découvre un épais cahier d’écolier avec des pages à grands carreaux et d’autres blanches comme la Lune.
Des pensées défilent à toute allure dans mon esprit. « Je dois retourner à l’école ? ». « Je n’ai pas d’avenir ?» « Mes parents ont oublié de m’inscrire au registre universel des destinées quand j’étais petite ? ». « Qu’est-ce qu’elle cherche à me dire : désolée, j’ai une panne. C’est la première fois que ça m’arrive, mais vraiment, toi, non, tu ne m’inspires pas » ?
Je relève la tête, incrédule, les larmes aux bords des yeux et les intestins prêts à prendre la fuite par la première sortie disponible.
Alors elle reprend le cahier pour y griffonner quelque chose. Elle me le rend avec, en prime, un incroyable stylo 30 couleurs. Je paye, je bafouille un vague merci à peine audible et je ressors. Je remonte la rue, un peu bancale sur mes deux jambes.
Et j’ouvre le cahier. Sur la page de garde, elle avait écrit : « A toi d’écrire ta vie. Personne ne le fera aussi bien que toi. Je crois en toi. »
Une fois rentrée à la maison, je me suis assise. Je ne savais trop que penser. Ca faisait si longtemps que j’attendais qu’on me montre le chemin et je me retrouve à la case départ.
Alors je suis restée là, plusieurs heures. J’ai fermé les yeux et j’ai attendu. J’ai fait le vide dans mon esprit et j’ai dit adieu à tous ces petits commentaires dont on avait parsemé mon chemin : « Mais qu’est-ce que tu crois ? », « Ce n’est pas fait pour toi », « Pfff, toi réussir un truc pareil ? », « On ne peut pas en vivre ». Je me suis dit que je n’avais pas grand-chose à perdre. Au pire, j’y gagnais un stylo 30 couleurs, du jamais vu dans les cours de récré. De quoi faire bisquer d’envie tous les écoliers de la Terre.
J’ai cliqué sur le bleu et j’ai dessiné une mer déchaînée. Je suis passée au rose et j’ai ajouté un grand soleil. J’ai tenté l’orange et j’ai écris des mots tendres. En vert, j’ai raconté ma journée. En gris, mes petits soucis. En violet, mes plus beaux secrets. J’ai essayé toutes les pages, toutes les couleurs. Jusqu’à ne plus réfléchir et recréer le monde à mes couleurs, au fil de mes envies. Le monde comme j’ai toujours souhaité le vivre. Depuis, mes journées prennent les couleurs de l’arc-en-ciel, de mes envies et bien plus encore.
Aujourd’hui, petit à petit, j’écris le livre de ma vie.
Merci à Aurore, aussi drôle que charmante, pour son idée de libraire intuitive
A Florence, qui sait créer des cahiers personnalisés à l’image de chacun, le « cahier de ta vie »
A Marie-Lore, la fée du bonheur, pour ses carnets magiques, sa clairvoyance et ses précieux conseils
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